Covid-19 : réduire les effets psychologiques négatifs liés au confinement

Catherine Tourette-Turgis, Sorbonne Université

« Un applauso per l’Italia » (applaudissement pour l’Italie) : dans le quartier de Garbatella à Rome, des habitants confinés pour lutter contre la propagation du Covid-19 participent à un « flash mob » depuis leur balcon, le 14 mars 2020. Andreas Solaro / AFP

Le 6 mars, les résultats d’une enquête nationale portant sur le degré de détresse psychologique de la population chinoise suite à l’épidémie de Covid-19 a été publiée dans la revue spécialisée General Psychiatry. Huit jours plus tard, le prestigieux journal médical The Lancet publiait à son tour une revue de littérature sur l’impact psychologique de la quarantaine et les moyens de l’atténuer.

Alors que le président de la République Emmanuel Macron a annoncé lundi soir un durcissement des mesures visant à limiter l’impact du Covid-19 et que le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner a confirmé la mise en place d’un dispositif inspiré de l’Espagne ou de l’Italie, ces travaux nous fournissent des éléments clés pour mieux cerner les effets délétères de ce type de dispositions, et établir les mesures à prendre pour les circonscrire.

Voici ce qu’il faut en retenir.

Les recommandations à partir des données chinoises

L’enquête chinoise sur le degré de détresse psychologique, conduite auprès de la population générale dans 36 provinces, régions autonomes ou municipalités, a permis de collecter 52 730 réponses. Celle-ci ont été obtenues grâce à un autoquestionnaire à remplir en ligne, explorant avec des outils validés la fréquence de l’anxiété, de la dépression, des comportements d’évitement et des symptômes physiques au cours de la dernière semaine.

Les auteurs montrent pour 35 % des répondants (35,27 % d’hommes et 64,73 % de femmes) le résultat obtenu révèle un stress psychologique modéré, et pour 5,14 %, un stress sévère. L’analyse indique aussi que les femmes présentent un plus haut degré de détresse psychologique que les hommes. On apprend en outre que cette détresse touche davantage les individus âgés de 18 à 30 ans ou ceux de plus de 60 ans. Enfin, les travailleurs migrants constituent le groupe le plus exposé, alors que le score de détresse psychologique est, sans grande surprise, le plus élevé dans les épicentres de l’épidémie.

En conséquence, les auteurs de l’étude suggèrent les recommandations suivantes :

  • prêter une attention aux besoins spécifiques des groupes vulnérables comme les jeunes de 18 à 30 ans, les personnes âgées et les travailleurs migrants ;
  • mettre en place des services de soutien et d’accompagnement tels que ceux mis en place dans les situations de désastres majeurs ;
  • déployer des interventions ciblées pour réduire le stress psychologique et prévenir les problèmes de santé mentale ultérieurs.

Identifier les facteurs de stress pendant et après le confinement

Les éditeurs de la revue Lancet se sont quant à eux penchés sur l’impact psychologique du confinement et les mesures à mettre en œuvre pour en réduire les effets négatifs. La note de synthèse a été rédigée à partir de 3166 articles publiés et expertisés par des comités scientifiques. 24 études présentant une solidité scientifique ont été retenues. Elles concernent 10 pays et incluent pour l’essentiel les virus du SRAS (11), Ebola (5) et de la grippe A (H1N1) (3).

L’analyse documentée des résultats de ces études indique que la durée de confinement elle-même est un facteur de stress : une durée supérieure à 10 jours est prédictive de symptômes post-traumatiques, de comportements d’évitement et de colère. Les auteurs ont aussi identifié les facteurs de stress suivants durant la période de confinement :

  • les symptômes physiques : ils amplifient la peur de l’infection et l’inquiétude (y compris plusieurs mois après l’épisode) ;
  • la peur, pour les femmes enceintes, à la fois d’être infectées et de transmettre le virus à leur futur enfant ;
  • la peur, pour les mères ayant de jeunes enfants, d’être infectées ou de transmettre le virus ;
  • l’ennui, la frustration et le sentiment d’isolement causé par le confinement et par la réduction des contacts physiques et sociaux ;
  • les lacunes dans la distribution des biens de première nécessité ;
  • l’inadéquation de l’information transmise par les autorités de santé publique concernant les bonnes pratiques, et la confusion sur l’objectif du confinement ;
  • l’absence de clarté sur les niveaux de risque ;
  • l’absence de transparence sur la sévérité de la pandémie ;
  • l’absence de protocoles et de guides de conduite clairs.

Le stress ne s’arrête pas après la fin du confinement. En effet, ces études permettent également de lister un certain nombre de facteurs de stress qui continuent à faire leur œuvre une fois la situation revenue à la « normale » :

  • les conséquences économiques de la perte de revenus à l’origine d’une détresse socio-économique, qui sont cause de colère et d’anxiété pendant les mois qui suivent le confinement ;
  • la détresse socio-économique globale ;
  • la perte des relations commerciales ;
  • la fragilisation élevée des travailleurs indépendants ;
  • la précarisation encore plus importante des personnes les plus fragiles au niveau économique et travaillant dans les métiers ne pouvant s’effectuer par télétravail ;
  • les difficultés à reprendre le travail ;
  • la tension dans les couples liée aux types d’activités professionnelles plus ou moins à risque de chacun des partenaires ;
  • la stigmatisation à l’égard des personnes représentant un danger de propagation ou issues d’une région surexposée.

Les recommandations préconisées par les experts

Les 24 études résumées dans le Lancet permettent d’identifier un certain nombre de mesures à mettre place pour limiter les effets de ces divers facteurs de stress. Il s’agit notamment de créer des services de soutien afin de venir en aide aux personnes souffrant d’anxiété et de dépression.

Il faut aussi garder à l’esprit que la durée du confinement a un impact sur les facteurs de stress, et a un effet démoralisant. Durant le confinement, il est important de réduire l’ennui et le sentiment d’isolement social. Plusieurs solutions sont envisageables :

  • Mettre en place des numéros verts pour réduire l’isolement ;
  • Aider les familles éclatées à rester en contact ;
  • Mettre en place un numéro vert animé par des professionnels de santé pour répondre aux questions des personnes qui ont des symptômes qui les inquiètent et rassurer la population ;
  • Créer des groupes de soutien et d’échanges en ligne sur le vécu d’expérience du confinement ;
  • Promouvoir une communication plus centrée sur l’altruisme que sur l’obsession ;
  • Remercier, encourager les personnes qui sont en situation de confinement pour renforcer l’adhésion et l’observance des mesures de confinement tout en les informant sur les mesures de prévention.

Cette revue de littérature, menée au niveau mondial, suggère qu’il est essentiel de rendre le confinement le plus acceptable possible pour tous, en satisfaisant les besoins spécifiques des populations les plus en difficultés. En effet, si l’expérience du confinement est vécue comme négative, les conséquences affecteront non seulement les individus qui le subissent, mais aussi le système de santé qui l’organise et les politiques publiques qui le prescrivent.

Il ne s’agit pas uniquement de moyens financiers, comme l’illustre la littérature pédagogique produite par l’Organisation mondiale de la Santé, le CDC d’Atlanta et d’autres sources afin d’outiller les citoyens, les familles et les individus pour faire face au confinement. Parmi les exemples disponibles, penchons-nous sur les conseils pour gérer le stress des enfants lié au Covid-19.

Identifier le stress des enfants : conseils pour les parents

Le CDC d’Atlanta a produit plusieurs fiches et mini-guides (en anglais) à l’intention des adultes, des familles et des enfants eux-mêmes.

En tant que parent, il est important d’identifier les modifications d’attitude et de comportements de vos enfants. En effet, il peut s’agir de manifestations réactionnelles au stress. Parmi les points à surveiller :

  • Des pleurs ou une irritabilité excessifs chez les jeunes enfants ;
  • Le retour du « pipi au lit » ;
  • Une inquiétude excessive ou de la tristesse ;
  • De l’irritabilité et de l’impulsivité chez les adolescents ;
  • Des difficultés d’attention et de concentration ;
  • Un évitement des activités qui jusque-là leur faisaient plaisir ;
  • Des maux de tête ou des douleurs corporelles inexpliqués ;
  • Un usage d’alcool, de tabac ou d’autres drogues.

Pour venir en aide à vos enfants et adolescents, voici plusieurs conseils :

  • Prenez du temps pour parler de l’épidémie de Covid-19 avec eux ;
  • Répondez à leurs questions de manière factuelle et compréhensible ;
  • Rassurez-les sur le fait qu’ils sont en sécurité ;
  • Dites-leur que c’est OK s’ils se sentent débordés par la situation ;
  • Partagez avec eux vos stratégies pour faire face à votre propre stress, afin qu’ils apprennent de vous ;
  • Limitez l’exposition de votre famille aux couvertures médiatiques ;
  • Essayez de mettre en place et de maintenir des routines, notamment des horaires pour les activités scolaires à la maison et pour les loisirs de vos enfants ;
  • Soyez un modèle pour eux ;
  • Maintenez les contacts avec les amis et les membres de la famille.

D’autres guides pratiques fournissent également des indications pour faire face à la période de sortie du confinement. En effet, celle-ci peut engendrer des émotions mitigées : soulagement mêlé d’inquiétudes, de peurs, de colère, culpabilité face à ses performances de travail pendant la période de confinement, etc.

En conclusion, il est important de mettre en œuvre des stratégies d’accompagnement psychosocial des mesures liées au confinement, afin de rendre celui-ci le plus acceptable possible.

Cela signifie adopter une approche de santé publique qui combine la décision à visée collective sans négliger de déployer des interventions empathiques, bienveillantes, centrées sur les besoins de la population. Celle-ci est en effet composée d’individus qui ont besoin de sentir qu’ils comptent en tant que sujets uniques et singuliers dans la préoccupation des autorités de santé publique.

C’est un exercice difficile, mais si tous les acteurs se répartissent les tâches et se coordonnent, nous pourrons y arriver. À l’Université des patients-Sorbonne, nous nous portons nous-mêmes volontaires pour y contribuer, comme de nombreuses associations qui ont déjà une solide expérience des épidémies.The Conversation

Catherine Tourette-Turgis, Directrice du Master en éducation thérapeutique à Sorbonne Université, Chercheure au CNAM, Sorbonne Université

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

L’éducation thérapeutique inversée transforme le patient comme le professionnel de santé

L’éducation thérapeutique transforme le patient comme le professionnel de santé. Le premier non seulement apprend à connaître sa maladie, mais apprend à apprendre. Le second se découvre pédagogue, expert dans l’art de la répétition pour convaincre. Le plus difficile reste de changer la société dans laquelle ils vivent, faite pour les bien-portants, alors qu’en France, 17 millions de personnes sont en maladie chronique.

Lien vers l’article de CARNET DE SANTE

Les patients experts et les soignants, vers des relations de réciprocité

L’efficacité des thérapeutiques et les modifications des trajectoires des patients chroniques font apparaître chez ces derniers de nouveaux besoins. Elles appellent de nouvelles offres, dont la formation. Elles invitent à reconnaître que ces patients peuvent produire des connaissances et acquérir des compétences utiles

Suite de l’article paru dans la revue SOINS N° 736 – juin 2015 : patients-experts_soignants-CTT_revue-SOIN736

Déjà six ans de direction de diplômes en éducation thérapeutique à l’UPMC-Sorbonne Universités dont l’université des patients

En six ans, à l’Université Pierre et Marie Curie, nous avons formé et diplômé environ 600 acteurs de santé dont 103 malades chroniques en éducation thérapeutique. J’entends par acteurs de santé, les professionnels de santé et les patients-experts qui sont inscrits et très investis dans nos parcours diplômants. Nous allons ouvrir de nouveaux cursus sous forme de certificat universitaire afin de répondre à des demandes qui nous sont faites par les associations de malades, les instances de santé, les services de soin engagés dans des parcours qui nécessitent la mise à disposition et l’accès aux patients de services complémentaires à leur itinéraire thérapeutique .

Par exemple dans le cancer, nous avons une demande de mise en place d’une offre de formation universitaire sur le retour au travail. Pourquoi demander cela à un département universitaire ou à un service de formation continue de l’université ? Dans le VIH, nous avons une demande de certificat universitaire sur : devenir représentant des usagers, apprendre à utiliser et inventer les outils de la démocratie sanitaire. Récemment L’université des patients a eu une demande d’intervention au Québec pour former des patients en partenariat avec un hôpital universitaire. Ces demandes nous montrent le chemin qu’il reste à faire parcourir aux universités qui doivent intégrer les demandes de formation universitaire de toute la société donc aussi des malades chroniques. Si les malades d’aujourd’hui désirent se former pour occuper de nouvelles fonctions sociales et professionnelles dans le monde de demain, il faut étudier avec la plus grande attention ces demandes et si les demandes sont faites à l’université, c’est à elle d’y répondre. Les institutions ne peuvent évoluer que si elles répondent aux publics qui les sollicitent, il faut partir des besoins des publics, les étudier et arrêter de renvoyer les citoyens d’un espace à l’autre en leur répondant qu’on ne peut rien faire pour eux parce qu’on ne veut pas faire l’effort de remettre en question ce que l’on croit savoir faire et qu’on croit bien faire. Cette politique de la réorientation des populations vers toujours d’autres lieux pose un problème et on le voit bien en ce qui concerne d’autres questions sanitaires et sociétales

Pourquoi ajouter à l’errance thérapeutique, l’errance formative et la mise en errance cognitive. Je ne dis pas que c’est facile de construire des réponses à de nouvelles demandes mais n’est-ce pas le rôle de tout enseignant universitaire, de participer à l’essor des savoirs, de chercher de nouveaux outils d’apprentissage, de répondre à la demande d’apprendre de potentiels étudiants qui sont aux prises avec une survivabilité deun nouveau type  ? Pourquoi les malades ne bénéficieraient pas des enseignements universitaires  voire d’enseignements universitaires co-construits avec eux et pour eux ? Ils disent que cela fait du bien après une maladie et le suivi de thérapeutiques lourdes de venir se poser dans un espace transitionnel, pacifié, protégé pour étudier et repenser leur projet professionnel qui passe de fait par des repositionnements cognitifs. Apprendre, étudier semble pacifier le corps, il y a dans tout espace d’apprentissage quand celui-ci est organisé par de vrais pédagogues formés à la pédagogie des adultes un espace des possibles qui s’ouvre. On peut rêver le monde, partager le plaisir de l’accès au savoir, à la connaissance, s’étonner, se régaler, rencontrer des auteurs qu’ils soient vivants ou morts et entamer un dialogue avec eux. On peut ouvrir un livre de Marguerite Duras et en lire au groupe des extraits à voix haute… On peut aussi ouvrir un livre de physiopathologie, un livre de psychologie de la santé et s’exclamer comme Françoise : « Aujourd’hui j’ai enfin des mots qui expliquent ce que j’ai ressenti et vécu, je ne savais pas que cela s’appelait comme cela, je suis heureuse ». Ou au contraire comme Hélène : « Tous ces auteurs ils parlent à notre place, pourquoi ils nous théorisent de cette manière, moi je propose qu’on prenne cette théorie dans l’autre sens, ne croyez – vous pas que c’est exactement le contraire qui se passe ? » Et la classe s’anime, on oublie la pluie qui vient battre contre les fenêtres, on entame des débats, on utilise les auteurs les uns contre les autres et on les fait parler, discuter, débattre, on se bat comme des chiffonniers, et le cours se termine à 17 heures avec un « déjà, il est cinq heures ! ». L’université c’est aussi cela le jeu de la jubilation du savoir, alors pourquoi ne pas faire un effort pédagogique et répondre aux besoins de nouveaux publics qui disent : « moi je veux aller étudier à l’université, mais sur des thèmes qui m’intéressent avec des vrais professeurs et aussi des malades qui sont devenus enseignants, oui je veux cela ! » Mixer les demandes des malades avec celles des soignants, faire des classes métissées, hybrides, éviter exclusions, enfermements, frontières dans le rapport au savoir, faire qu’on vive ensemble toutes et tous !

Paris le 7 mai 2015
Catherine Tourette-Turgis